L’entretien d’embauche de l’été : 2 ans après.

Cher Journal,

Une semaine difficile vient de s’achever pour moi : 5 entretiens d’embauche pour deux boîtes différentes. La première, sur Marseille, est une start-up nouvellement créée par trois fougueux compagnons à la recherche d’un développeur. La seconde, dans les environs d’Aix, est une agence de communication affichant fièrement une décade et demi au compteur dans un cadre idyllique de colline, son besoin : un intégrateur.

Fraîchement reconverti, ma préférence allait à l’agence aixoise, promesse de stabilité et d’encadrement. Cependant, les Marseillais versaient dans l’écologie, ce qui fait vibrer mon petit cœur sensible. Préconisant de passer la ville au napalm pour un nettoyage efficace, quelle ne fut pas ma surprise de tomber sur de si braves gens proposant une solution bien à eux : une digitalisation du recyclage. C’est plus long que ma méthode mais aussi plus à ma portée n’ayant pas encore mon permis avion. J’eus l’occasion de faire leur connaissance à travers deux entretiens. Le courant est bien passé : nos personnalités se sont pour ainsi dire bien accordées mais mon manque d’expérience étouffa dans l’œuf toute velléité de collaboration plus poussée. Le fait que je sois un bleu m’avait déjà discriminé deux fois le mois dernier aussi n’en prenais-je pas trop ombrage. Je dis « pas trop » car ma circonspection augmente au fur et à mesure que j’accumule les entretiens : pourquoi me reprocher quelque chose qui est mentionnée en première ligne de mon CV ? Soyons optimistes comme cette grande chaîne de magasin et réjouissons-nous d’avoir des entretiens régulièrement. Même si visiblement les recruteurs, ceux-là même qui demandent des cv originaux, ne semblent pas les lire. Du coup, j’ai fait des efforts pour le nouveau que je viens de faire : j’ai mis des images dedans.

Pétris d’espoir quant à mon va-tout aixois, je révisais fébrilement mon code et scrutais le marché immobilier autochtone. J’essuyais une cruelle déconvenue quant à mon potentiel habitat futur : Le Marché Immobilier du Roi René ou comment le snobisme transcende la  »loi » de l’offre et de la demande. T’ai-je déjà dit Cher journal que j’avais également un plan d’urbanisme tout particulier pour cette ville. J’y verrai bien un parking géant et ouvert : une grande étendue plane et bituminée comme la culture locale. Tous les cuistres auraient ainsi loisir d’admirer la Sainte-Victoire en se tripotant, tout en pensant à Cézanne. Est-ce que ça compensera le fait qu’ils ne pourront plus louer un studio de 12 mètres carré à 600 euros et cautionné à 1500 ?

Revenons à cette agence qui avait peut-être une offre à me proposer telle que la vie en ruche eusse pu se concevoir. Sache que dans le monde de l’IT (« aïe ti »), le processus de recrutement est à l’image de Koh Lantah mais organisé par des SS2I (« Société de Services en Ingénierie Informatique ») en lieu et place d’une chaîne TV. En contact avec un consultant RHIT (« ère hache aïe ti »), celui-ci convient d’un premier entretien téléphonique pouvant déboucher sur un test technique. Si l’issue est favorable, l’étape suivante consiste en un entretien IRL (« i ère aile ») où consultant et son n+1 (« haine plus un » : le supérieur hiérarchique direct) exposeront les détails du poste, plus ou moins fidèlement à la réalité, puisant dans le champ lexical spécifique du digital bullshit (« digitôl boule shit »). Florilège :

« La prise de poste est ASAP, c’est un challenge* qui peut être stimulant pour vous qui êtes junior sachant que vous serez chapeauter par le lead dev**. No worries*** hein ! La team**** est cool et dynamique, pas de dress code*****, mais il vous faudra être aware****** sur les technos et être force de proposition. En gros, ils cherchent un gars passionné*******, avec un bon relationnel, capable d’expliquer et disponible et qui s’investisse ».

  • *challenge :  « T châle un je « 
  • **lead dev : « lit de Dave »
  • *** worries : « ou ho rise »
  • **** team : « Timme « 
  • *****dress code : code vestimentaire
  • ******aware : « heu ouais erre » : à l’affût, à jour.
  • *******passion : sort d’illusion de nv4.

Voici une traduction succincte pour ceux que ça intéresse : « la prise de poste est imminente, vous serez encadré mais vous devrez faire des heures pas payées. N’oubliez pas de dire merci ».

A ce stade du processus, il s’agit de convaincre le consultant de la SS2I. La difficulté est inversement proportionnelle (c) aux nombres de  candidats qu’ils ont en stock, à moins de servir de figurants dans le panel d’offre du RH au client final.

-On croit en vous, vous êtes sincère et motivé. On vous positionne sur ce poste.

-Qui requiert 4 ans d’expérience ?

-Oui, j’avais promis au client de lui proposer plusieurs candidats au profil varié et j’en ai pas d’autres.

-Vous avez pensé à voix haute.

-Ha oui ?! Haha ! Le métier est en tension et c’est difficile de pourvoir aux requêtes parfois ubuesques des clients, c’est mieux ?

-Oui. Mais vu que vous êtes RH, pourquoi ne dites-vous pas à vos clients que les licornes n’existent pas. Ça va faire mal au début mais peut-être qu’un jour, on aura des annonces moins pétées avec des candidats qui n’y croient pas ou qui bluffent.

-Je suis d’accord avec vous mais « on ne sait jamais ». Tout le monde espère trouver le mouton à 5 pattes.

-Oui, en effet, « on ne sait jamais ». C’est pour ça que les humains ont inventé les probabilités et les études de marché. Mais je vais suivre votre conseil avisé : dorénavant, quand j’irai pêcher le gobie, j’emporterai toujours un fusil à pompe chargé et une tronçonneuse. Parce qu’on ne sait jamais ! Un béluga pourrait se prendre dans ma ligne.

 

gobie
Le gobie : mesurant au bas mot 6 cm de long en moyenne, son imposante stature n’a d’égal que sa voracité insatiable et son goût prononcé pour le sang humain. Se pêche (fortuitement) avec un hameçon de 12 ou plus. (légende non contractuelle)

 

Fichtre Cher Journal, j’ai l’impression de venir d’une autre planète. Toujours est-il que cet entretien s’est bien passé quoique de manière de manière beaucoup plus prosaïque et diplomatique qu’énoncé plus haut. Je pus donc accéder au palier suivant  : l’entretien avec le client final.

 

 

***

 

 

Le boss final ! L’entretien skype avec le patron d’agence.

Il est 17h30, je suis devant mon écran par une chaude journée d’été. J’ajuste la caméra. Le ventilateur m’apporte un peu de fraîcheur pour palier à la fournaise extérieure qui pénètre par la fenêtre grande ouverte. Ma chambre est relativement sombre et je n’ai pas d’autre moyen pour l’éclairer.

Homme d’action, je prends l’initiative de l’appel. Au bout de quelques sonneries, j’obtiens une réponse. Un quadragénaire à la mine peu avenante apparaît dans une fenêtre et répond avec nonchalance à ma chaleureuse salutation.

Tout de go, celui-ci me demande quelques minutes pour prendre connaissance de mon CV. Afin de me montrer sous mon meilleur jour, j’accepte gracieusement mais n’en pense pas moins : ce n’est pas comme si le rendez-vous était planifié depuis une semaine. Après un instant gênant ou j’essaye de me donner une consistance en feignant l’occupation (9gag pour ce que ça intéresse), mon gracieux interlocuteur se fend d’une première remarque :

-Mais vous n’avez pas d’expérience en fait !

Bravo Sherlock Holmes ai-je envie de répondre mais l’âge n’a pas effacé toute patience en moi. Je lui fait donc remarquer que je n’ai travaillé que seul.

-Vous avez déjà travaillé en équipe ? demande-t-il tout de go.

Je m’interroge Cher Journal, la nonchalance peut-elle conduire à une perte de QI ? A nouveau, je prends sur moi, les conseils des RH me reviennent en tête et je fournis ma réponse lambda #4321. A partir de là, l’entretien devient pénible et insultant. Si j’ose une métaphore issue de l’univers du MMORPG, je joue tank. Traduction pour les autres, j’encaisse les remarques désobligeantes quant à mon profil pendant 40 longues minutes. Que n’ai-je dégainé un bon vieux « Tchao Bisous », la courtoisie n’étouffant pas mon interlocuteur. Surtout que je me plais à dire que la limite en toute chose est l’intégrité. En effet après force remarque quant à mon inexpérience, le bougre multiplie les évocations de technologies hors de ma portée et de ma connaissance, le tout saupoudré d’une souriante destruction de mon projet de fin d’étude. Imagine ton premier cours d’art martiaux où tu affrontes tout de suite une ceinture noire spécialiste du combat dur et qui ne se retient pas. Quel plaisir y a-t-il à défoncer un débutant ?

Après cette avalanche de coups dont j’espérais la fin, le patron me propose un CDD de  6 mois. J’ai à peine le temps d’être surpris que celui-ci enchaîne :

-Par contre, il te faudra au moins 4 mois pour sortir quelque chose et tu ne seras pas autonome avant un an et demi. Pour le dire clairement, on t’embauche sur ton potard (« potentiel ») D’ailleurs, tu habites où ?

-Un peu loin pour l’instant mais je suis prêt à déménager. Il y a plus de 80 meublés sur Aix mais ce n’est pas mon premier choix : trop cher et trop étroit. A Rians …

-Ha non ! Pas Rians, c’est trop loin !

-Que… Pardon ? Ben écoutez, ce n’est pas grave, il y a aussi Joucq…

-Non plus, c’est pire.

-Puyloubier ?

-Non, c’est Aix ou Vauvenargues. Je vous veux en forme et pas fatigué par les trajets : vous allez faire beaucoup d’heures.  Vous avez des questions ?

-Oui : y a-t-il d’autres intégrateurs ?

-Non, on est en restructuration et la moitié de l’équipe s’en va.

Oh ! En voila une information importante ! Et moi qui supposais que la rugueuse nonchalance de mon interlocuteur cachait une formation.  Elle n’aura pas lieu si je suis seul. Faisons un bref récapitulatif. De mon côté, j’ai un poste a priori dans mes goûts, dans une boîte qui a de l’expérience et dans un joli cadre. De l’autre, pas d’atomes crochues avec l’employeur, traité comme de la merde avant même d’entrevoir la possibilité de commencer, lieu de résidence imposé, surcharge de taf en vue. Si j’ajoute à cela que la moitié de l’équipe s’est barré, je me dis qu’il doit y avoir une sacrée ambiance.

L’après entretien est dans la même veine. Un rendez-vous physique est prévu pour la semaine suivante, à ma charge de contacter le collaborateur de monsieur. L’entretien se clôture avec un large sourire sur mes lèvres masquant un malaise croissant. De fait, une heure après, je suis furieux à en perdre le sommeil. La séquence repasse en boucle dans ma tête et mon esprit échaudé devient incandescent sur tous les détails évoqués plus haut. Dans la posture de celui qui recherche de l’emploi mais qui ne se ferme pas de porte, je me réserve le droit de refuser après le prochain entretien. Passe 6 jours sans aucunes nouvelles, mon mail est resté lettre morte. Ma patience à bout et je contacte les RH pour leur dire que je ne me rendrai pas à cet hypothétique entretien. Sans surprise, mon mail chassant leur prime, ils me répondent avec une froide politesse que j’ai gâché une opportunité « très intéressante » et qu’ils n’en ont pas d’autres pour l’instant.

Le rapport à autrui devient de plus en plus pénible et je fais beaucoup d’effort pour rester positif, sociable et empathique… Je devrais peut-être arrêter.

Gros bisous.

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