Marseille 15ème

Cher Journal,

Mon nouvel office de développeur web m’incombe de trajets quotidiens jusqu’à la capitale ‘’culturelle’’ du sud-est de la France : Marseille. Et c’est clairement un lieu que je redoute. D’abord parce que je fais des câlins aux arbres, ensuite, parce que je ne comprends pas pourquoi les humains éprouvent le besoin de s’entasser dans des espaces goudronnés et bétonnés. Tout ceci me fait immanquablement penser à une sorte d’élevage humain hors-sol. Ce n’est pas que je sois anti-ville, mais passée une certaine taille, je les trouve malsaines.

Passons sur les bouchons et les accidents très fréquents. Selon mes fraîches statistiques de la semaine, on en est à deux jours sans accidents sur 5. Information à prendre avec des pincettes vu que je suis nouveau sur ce type de trajet. L’A55 longe la mer en direction du Sud. A l’Ouest, on observe le Port Autonome avec ses légions de porte-conteneurs et ses cohortes de hangars chapeautés par ses moyens de levage démesurés. Parfois, un immense bateau de croisière mouille. A l’Est, tout aussi imposantes, des barres d’immeubles forment comme un rempart face à la mer. On trouve aussi des usines de toutes sortes, du négoce et quelques bâtiments sévèrement défraîchis dont seuls les graffs apportent un peu de couleurs.

 

Sur une colline, des lettres géantes et fissurées (peinture) forme le nom Marseille.
Netflix est à l’origine de l’installation de ses lettres pour promouvoir sa série éponyme. Les fissures ont été peintes.

 

 

La sortie numéro 4 plonge en tournant vers la gauche. Dans ce méandre bitumé, la mer ne se voit plus d’un côté tandis que de l’autre, un récif de béton obstrue l’horizon. Sur cette portion, routes, voies rapides et chemins de fer s’entrecroisent à grand renfort de ponts de sorte que l’œil se perd dans cet entremêlement tentaculaire tantôt de couleur anthracite, tantôt de couleur rouille. La circulation est dense quoique fluide, les deux roues jouant du guidon pour se faufiler entre les carcasses métalliques réfléchissant la lumière quand un rayon de soleil atteint ces profondeurs.

Le feu devient vert et le banc reprend son chemin passant par une improbable intersection comme seule les grandes agglomérations savent les faire. Ce nouveau bras de route remonte vers le nord et le pittoresque paysage apparaît à nouveau. De délabrées façades d’immeubles sans toit ou calcinées reflètent la lumière du soleil qui vient éclairer une ronde de sachets colorés, bercés par le vent, sur un parking clôturé aux allures de décharges sauvages. Adossés au grillage, des vendeurs ambulants permanents expose leurs artefacts usagers à même le sol. Un stand dispose d’une bâche, celui des fruits et légumes. Au bord de la chaussée, des hommes agitent plus ou moins discrètement des paquets de cigarettes à l’attention des conducteurs.

Il ne reste plus qu’un virage à droite, après avoir passé un nouveau pont dont la base a été barricadée pour décourager les sans-abris, et nous voila rue Salengro. Rectiligne, celle-ci offre un assortiment de services agencés plus ou moins comme suit : PMU, mécano, restaurant. Répéter ainsi jusqu’à la fin de la rue sans omettre deux pharmacies, deux boulangeries et un local de la CGT quartier Nord joliment graffé de vives couleurs. Je passe les grilles hérissées de pointe et l’imposante vigie contrôlant le robuste portail roulant et me voila à bon port. Alors que de mon poste surgissent les accords pop-rock d’une chanson des années 90, je m’accorde quelques instants pour repenser à tout ce que j’ai vu : la vétusté des bâtiments, toutes ces nuances de gris mêlées à toutes ces nuances de marrons, les bâtiments relativement neuf protégés par de haut-mur souvent garnis de grillages et équipés de caméra de surveillance. J’ai récemment appris que les pensées produites dans le cerveau le sont en fonction de l’environnement. C’est à dire l’ensemble des couleurs, des sons, des interactions, des émotions et des mots auxquels on est explosé. Mon moral a pris un coup juste en traversant ces quelques rues. Je ne pense pas être trop sensible : ce décor est délétère pour le mental. Ce décor qui parfois m’évoque les quartiers mal famés de Buenos Aires… Mais au moins ici, les routes n’ont pas de trous.

Midi sonné et mon repas avalé, je décide d’aller explorer les environs à pied. En direction du Nord, je bifurque vers une petite place dominée par une église de modeste taille. Ici, les bâtiments ne dépassent pas les 2 étages et donnent aux ruelles une allure de tranquille village d’arrière-pays. J’aurai pu aborder ces nouveaux espaces de manière plus détendue si ce n’étaient toujours les mêmes stigmates d’abandon. Certains bâtiments sont en grande partie délabrés à l’exception d’un appartement ou deux rescapés. On le voit car les fenêtres ne sont pas brisées et les cloisons qu’elles abritent ne sont pas éventrées. Ça doit être étrange de résider en pareil endroit. Certains seuils sont barricadés avec les moyens du bord, d’autres gardés par une personne semblant faire le guet. Des groupes de jeunes se rassemblent de-ci de-là, l’air fatigué. En parlant des gens, les mines sont fermées et fatiguées, le pas hâtifs pour ceux qui cheminent seul. Puis encore et toujours des ponts. Cette ville les adore. Cette fois c’est le pont du métro qui couvre de son ombre une partie de la route. Les trottoirs sont occupés par des voitures ce qui oblige les passants à slalomer entre les carcasses de fer et les piliers en béton. J’entends une mère conseiller à son enfant de faire une formation pour trouver du travail. Cette rue propose une ironique allégorie de l’insertion sociale.

Le Sud de mon lieu de travail, exploré à l’occasion d’une autre ballade, permet de passer du 15e au 2e. Avant d’y accéder, il faut passer par une grande place ronde cerclée d’immeubles de style Haussmannien. Grande, ouverte et dégagée, cette place devait être un grand lieu de passage à l’époque où elle a été édifiée. C’est d’ailleurs toujours le cas : il y a même un nouveau pont couvrant un terre-plein central jouxté de deux double-voie à la circulation abondante. En descendant vers l’ouest, au milieu du terre-plein, une caravane d’une autre époque est posée là, entourée de détritus. La porte s’ouvre et deux personnes en sortent. C’est habité. Pour parfaire ce décor idyllique, un immeuble calciné fait office de toile de fond. Les traces noires des fumées dénotent sur tout ce gris.

Avant de rejoindre le 2e tout en travaux, on peut longer de vieux hangars aux murs solides. L’un d’entre-eux abrite une insolite entreprise de démolition et de récupération. Les autres n’ont pas d’enseignes. Leurs portes cependant ouvertes permettent d’apercevoir des collections hétéroclites d’objets usagés et amoncelés de-ci de-là. A l’intérieur, contre un mur, de vieux panneaux de bois sont agencés en une sorte de cabane de fortune. Le squat a l’air d’être un modèle économique viable ici. En poursuivant dans cette direction, on finit par traverser une zone en travaux, véritable espace tampon avant de débouler dans des quartiers flambants neufs, dont les hautes fenêtres permettent d’observer les malheureux des 15e (la rue d’en face) et 3 arrondissements. Ce-dernier a un record, celui d’être le plus pauvre de France.

 

 

J’arrête là Cher Journal. C’est assez pénible d’avoir ce spectacle sous les yeux et savoir que ça existe laisse un goût amer dans la bouche. Je ne souhaite pas devenir insensible mais je ne souhaite pas être révolté en permanence non plus. Ça ne changerait rien. J’ai donc cessé les sorties préférant me réfugier dans un petit jardin interne, garni de mousse et de grilles camouflées par la frondaison des lauriers.

Gros bisous.

 

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