Hernie discale (partie 1)

Cher Journal,

Je ne t’ai pas encore raconté ma dernière bataille. Ni celles d’avant d’ailleurs mais chaque chose en son temps. Le coup a été rude. Et ce d’autant plus que je ne l’ai pas vu venir. Pour faire simple, je sortais de convalescence quand c’est arrivé et je venais de finir ma formation. Je me sentais un peu comme l’oiseau qui allait reprendre son envol ! Sauf que la foudre s’est abattu sur lui au moment où il s’apprêtait à sauter de sa branche. C’est ça que je vais te raconter aujourd’hui, sous la forme d’un journal.

 

montage de meme inception, pulp fiction et Los Angeles

 

Juin 2017

Les ennuis commencèrent fin printemps début été 2017. Alors que j’effectuais le saut le plus ridicule de l’univers tant il était petit, un bruit familier me parvint de ma hanche gauche : un  »poc » sourd. En bonus, la désagréable sensation que quelque chose avait bougé pour prendre une place qui n’était pas la sienne, un peu comme un type garé sur deux places de parking un jour de grande affluence. Il n’avait pas fallu attendre bien longtemps pour que se ravive une douleur bien trop connue : celle du lumbago. C’était mon cinquième ou sixième en un an et demi. Sacré ratio. Cette saleté t’envoie de puissantes douleurs dans les lombaires et verrouille une partie de ton bassin. Se tenir droit n’est plus possible, se déplacer est compliqué (doux euphémisme). Quand tu enchaînes les mêmes blessures à répétitions, ta cervelle commence à imaginer toutes sortes de choses, et jamais rien de bon. Un énième rendez-vous chez l’ostéopathe et c’était l’occasion d’apprendre ce que je savais déjà : c’était la faute à psoas. Alors ce n’est ni le nom d’un rappeur ni celui d’un méchant de film. C’est un muscle qui est attaché au-dessus du fémur et à aux vertèbres en passant par les hanches. C’est lui qui te permet de te mettre en boule quand tu fais une bombe dans la piscine par exemple. Tiens, je te mets une image.

 

Dessin présentant le squelette : le muscle psoas est attaché au fémur, aux vertèbres lombaires et à la hanche.
On en apprend des choses ici !

 

Le psoas a la particularité de s’encrasser très facilement, d’être difficile à étirer et d’être ignoré par la plupart des gens.  Une petite anecdote à son sujet. Si tu es capable de faire plein d’abdos, les classiques, ceux où tu te plies, et que tu ne vois que très peu de résultats, c’est normal : c’est lui qui travaille. Bonne poire, il va relayer les abdos qui eux, se la couleront douces et resteront timides. Dans le cas d’un lumbago, le muscle souvent encrassé va se crisper et  déplacer la hanche  lors d’un mouvement un peu plus brusque.

Bref, j’en étais où ? Ha oui ! L’explication de l’ostéo. Celui-ci n’avait aucune idée de la cause des répétitions de mes lumbagos. Après la séance, si la hanche était revenu à sa place, une nouvelle douleur faisait son apparition : celle de l’hernie discale. Excuse-moi si je te spoile, mais j’ai dans l’idée que ce billet peut être utile, alors tant pis pour le suspense. A ce moment-là, je ne pouvais pas mettre un nom sur ce qui m’affligeait. Et en termes d’afflictions, j’avais clairement vu pire. Je ressentais juste un picotement dans certaines zones de ma jambe: le plus souvent à l’extérieur de la cuisse, juste au-dessus du genou. Étrange, léger, il ne gênait pas ma mobilité et c’était bien ça l’important. A certains moments, je sentais un point douloureux pile au milieu de ma fesse gauche. Intrigué mais lassé de voir les hommes en blouse blanche, je décidais de faire avec pour l’instant.

 

Juillet

L’été. Les touristes, les fêtes, les soirées en terrasse et les concerts. Sauf que niveau danse, c’était vraiment pas possible. Les picotements étranges s’étaient généralisés. A présent, ils se produisaient sur tout l’extérieur de ma jambe gauche. Par moment, ils m’offraient un peu de répits en s’effaçant. Sauf le point douloureux qui semblait avoir élu domicile au milieu de ma fesse. Encore une fois, j’avais choisi d’ignorer tout ça. J’avais pris l’habitude d’avoir mal et pour l’instant, le moral tenait. Malgré tout, je m’apercevais de quelques changements : par exemple, je marchais moins qu’avant, en termes de distance. Pire, il y avait des moments où ma jambe refusait tout bonnement d’obéir. Tu n’as pas l’air malin quand tu es en ville, dégoulinant de sueur, planté comme un ahuri en plein cagnard à regarder ton membre qui ne répond plus. Il était temps de s’inquiéter et mon généraliste me prescrivit des radios. En attendant, j’eus droit à du paracétamol… Je ne comprends pas pourquoi les médecins y ont systématiquement recours même si j’avoue ne pas avoir posé la question. Quand bien même :

  • douleur au ventre : paracétamol
  • douleur à la tête : paracétamol
  • muscle froissé : paracétamol
  • ongle incarnée : paracétamol
  • plaquette de freins usagées : paracétamol

J’étais dubitatif, et inquiet.

 

 

Aout

De larges cernes avaient creusé un sillon ténébreux sous mes yeux. Pas ténébreux comme le regard de Batman relevé par du mascara. Non. Ténébreux comme  »j’ai pas dormi depuis des lustres ». Les picotements et les douleurs avaient augmenté au point de me réveiller la nuit, que j’eusse bougé ou non. Marcher 20 mètres était impossible. Rester assis aussi d’ailleurs. Quant à conduire, il me fallait du temps pour me caler convenablement dans mon siège. Quitter le volant était une épreuve  lente et compliquée : je devais empoigner ma jambe à pleines mains pour la jeter hors du véhicule. Le bon coté, c’est qu’il y a une piscine là où j’habite. Faire la planche était salutaire et diminuer la pression qui s’exerçait sur mes hanches était un véritable soulagement.

Armé de mes radios, je retournais voir mon toubib. Déception, celles-ci ne révélaient rien et mon médecin gardait ses conclusions pour lui en attendant un nouvel examen : une IRM. Ça s’entendait mais c’était pas franchement rassurant. Je décidais de ne surtout pas faire de recherches par moi-même convaincu qu’internet me décèlerait un dysfonctionnement psycho-génétique contagieux et irréversible. Bref, je n’étais pas prêt à encaisser que j’étais potentiellement la source de l’apocalypse zombie. Mon entourage lui, n’entendait pas les choses de cette oreille. Au nom de la Sainte Inquiétude, je me retrouvais sous le feu de témoignages multiples et autres références médicales 2.0. C’était moi qui devais tempérer les ardeurs  de tout un chacun affirmant que seul l’avis de mon toubib m’importait.

A vrai dire je commençais vraiment à flipper. Sentir son corps se raidir, voir sa mobilité se réduire de jour en jour, être contraint à l’alitement à peine plus de trente ans, avoir le cerveau submergé de douleur en permanence, perdre le sommeil, devenir un poids et ne pas mettre un nom sur ce qui t’arrive ! Effrayant. Énervant. A nouveau, j’étais plongé dans ce que la vie a de pire à offrir : dépendance, douleur et incertitude.

 

image des enfants gothiques de South Park
*Les ténèbres ont envahi ce blog. Trop dark ! On dirait un film DC.*

 

Je craignais qu’un scenario pire ne s’enclenche mais je suis doté d’un psychisme particulier qui se nourrit de l’adversité. Cette situation allait me permettre de tester si ma reconstruction était solide. Bon, on était dans du test extrême quand même. C’est comme si tu avais fini la construction d’un avion, et avant même de savoir s’il peut atterrir, tu l’envoies direct dans un cumulonimbus alors que la peinture n’a pas fini de prendre.

Enfin vint le jour-j : celui de l’IRM et des réponses. Mais avant, il faut que je te parle de la douleur. A force de la côtoyer, j’ai fini par la ranger dans la case des émotions. Pourquoi ? Parce que comme elles, la douleur a la capacité de capter toute ton attention. Plus rien d’autre ne compte lorsqu’elle a envahi ta conscience, même le temps s’écoule différemment, à supposer qu’il s’écoule toujours. Plus elle s’installe, plus elle t’obnubile. Ton discernement finit fatalement par en prendre un coup. Là où elle diverge de l’émotion, c’est qu’à forte dose, tu vois des étoiles et tu commences à chanceler. Quand je dis  »étoiles », c’est pas les trucs mignons qui brillent dans la nuit. C’est plutôt des tâches blanchâtres plus ou moins grandes qui apparaissent et disparaissent aléatoirement de ton champ de vision. Ça peut aller jusqu’au malaise vagal… Le corps a créé un système diablement efficace ! Un super système d’alarme qui périclite toutes tes fonctions : même respirer devient compliqué. C’est un peu comme une sirène qui sonnerait toute la journée pour te dire de payer tes impôts. Chaque jour, le volume augmente. La nuit aussi d’ailleurs : tu l’entends nettement mieux quand tout est calme. Elle te crie  »Paye ! » à chaque seconde sauf que tu ne peux pas. Bon, le parallèle est pourri mais ça devrait parler au plus grand nombre (si tu es un mineur, remplace ‘impots’ par ‘devoirs’). Puis il y a ton visage de souffreteux. Tes sourcils sont froncés en permanence comme ceux d’un personnage de manga. Ton front est plissé et ta bouche affiche un rictus nerveux. Même ton reflet te dis que tu douilles. Et pour l’instant, je n’avais pas d’échappatoire, pas de tour de passe-passe, pas de médiations miracles, pas de citations new age sur le calme après la tempête, pas de religion pour me dire que tout ça avait un sens, rien pour atténuer le vacarme persistant de ma douleur qui avait décidé de faire de la coloc avec moi.

C’était donc le moral en berne et emplis de circonspection que je me rendis à mon IRM. Je te passe les détails sur la découverte de ce grand tube produisant des claquements sonores bizarres et je saute directement à la récupération des résultats : hernie discale incapacitantes.

Comment fonctionne une hernie discale lombaire ?  Entre chaque vertèbre, tu as un petit disque fait d’une substance plus ou moins molle. Il fait littéralement office de suspension. A force de pressions, de chocs répétés, de sur-sollicitations, il peut arriver que cet amortisseur soit écrasé par le tassement des vertèbres. Il sort alors de sa zone en se durcissant. Imagine un ballon peu gonflé : il va changer de forme, s’aplatir et devenir d’autant plus dur que tu appuies dessus. A ce stade, cette hernie peut ne causer aucun problème et tu peux potentiellement continuer à vivre sans te rendre compte de rien. Ou alors … Ou alors, taquin comme pas deux, le disque va venir comprimer un nerf (le sciatique dans mon cas) contre l’os. Ce qui va perturber ta motricité et la circulation d’informations dans ta jambe. Du coup, tu peux ressentir plein de choses : un point douloureux à la jonction lombaire hanche, un autre pile au milieu de ton beau muscle fessier, des picotements sur l’extérieur de la jambe. Les jours de fêtes, ta jambe est entièrement engourdie et tu peux retracer mentalement, centimètre par centimètre, le parcours du nerf sciatique.

Et le jour de l’IRM, c’était particulièrement festif. Le genre de fêtes cathartiques qui se déroulent en fin d’année, avec supplément voitures qui brûlent. Résultats sous le coude, j’empruntais en clopinant le couloir menant directement aux urgences, autant gagner du temps. Dégoulinant de sueur, je franchissais la double-porte, chancelant, le teint blafard, le regard vitreux et les mâchoires serrées. C’était le moment idéal pour faire la queue ! Devant moi, deux personnes et pleins de taches blanches qui virevoltaient. A ma droite, un papy rongé d’inquiétude faisait les cents pas. Derrière moi, un bruit sourd m’avertit que  l’horizon était clair : la personne qui me suivait venait de s’écrouler lourdement au sol. Le charme des urgences ou comment relativiser en toute circonstance.

Heureusement je n’eus pas trop à attendre (selon les standards des urgences).  Je vous passe le premier entretien avec l’infirmière qui me donna toute penaude du paracétamol. Après encore un peu de patience, je rencontrai enfin le docteur de garde. C’est devenu mon nouveau toubib attiré. Une sorte de coup de foudre médical.

C’était la première a tout m’expliquer tout bien. En plus, son attitude, son empathie finement dosée, ses explications claires, bref, tout cette prise en charge m’avaient donné le sentiment d’être entre les mains d’un professionnel. C’était suffisant pour me redonner le sourire, ça et l’ordonnance. Calmants, infiltrations, et spécialiste : un plan de bataille qui allait me permettre de cerner la douleur et ses causes afin de sortir victorieux de cette épreuve. En termes de calmants, la prescription en comptait plusieurs types au cas où des effets secondaires se feraient ressentir.  C’est que les trucs à base d’opium, c’est quand même pas rien. Des infiltrations, j’ignorais tout à part qu’il s’agissait de mettre de l’anti-inflammatoire directement sur le nerf. Ce qui impliquait vaguement l’utilisation d’une aiguille mais je préférais occulter ce détail pour l’instant. Enfin, la partie neurochirurgie m’inquiétait plus. Parce que dans neurochirurgien, il y a  »neuro » et que ça ne m’inspirait pas confiance. En guise de recommandations, je devais éviter de conduire, la position assisse, les chocs, le poids, la marche, la course, la position droite… En un mot, je devais rester coucher le plus possible. L’objectif : aider à la dés-inflammation du nerf en ne le sollicitant plus. Corollaire : c’est l’opposé du fitness et ma ceinture lombaire et abdominale allait se détendre au point de se dilater. Non que la chose soit gravissime mais pour un féru de sport, l’inaction totale allait être vraiment compliquée. Et puis je n’aime ni Candy Crush, ni Angry Bird.

Mon cerveau avait fort à faire et beaucoup de nouvelles informations à digérer. La configuration du champs de bataille avait changé. Les infiltrations pouvaient m’offrir une porte de sortie au vu des pourcentages de réussite de l’opération mais je ne couperai pas à l’entretien avec le spécialiste. D’ailleurs, plus j’y pensais, et plus je voulais le voir rapidement. Ce fut une déconvenue vu que les aléas du calendrier rejetèrent cette échéance à 2 mois après les infiltrations. En attendant tout ça, il allait falloir s’occuper, et peut-être apprendre quelques techniques que pourrait m’enseigner Maître Miu !

 

 

Septembre

Miu, c’est le chat. En tant que tel, il passe le plus clair de son temps à dormir sur divers supports. Certains sont humains, et ils risquent  l’étouffement quand celui-ci vient innocemment se loger dans le creux de leur cou, avant de rouler sur leur visage en ronronnant et en bouchant leurs orifices respiratoires d’une myriade de poils blancs immaculés. Allongé sur la terrasse en bois, jouxtant la piscine, j’avais apporté quelques bouquins histoire de ne tuer que le temps, et non pas mes neurones. Ça peut encore servir. Au programme, l’intelligence émotionnelle dont je parle ici et Le Chat Philosophe. C’est un livre de  Kuen Shan Kwong, une  aquarelliste. Ayant fait beaucoup d’étude sur les chats, elle a décidé d’assortir chacune de ses estampes d’une citation de la tradition chinoise. En gros, c’est l’inverse d’un bouquin de philo : peu de texte et pleins de jolies images. La tradition philosophique asiatique mettant en avant l’importance du moment présent, quel animal peut mieux l’incarner que le chat ? On dirait qu’ils ont un air détaché en permanence. Et vu qu’ils dorment 18 heures par jour, on peut dire qu’ils le sont. Il est toujours difficile de rattraper le niveau d’un maître. Mais je suis persévérant. Je commençais donc à l’observer. Après tout, j’étais coincé dans la position couchée autant de temps que lui. Et lui, il le vivait bien, alors pourquoi pas moi ?

Il fallait déshabituer ma cervelle à nos vies à mille kilomètres heures. On doit accomplir une flopée de tâches quotidiennes ce qui finit corrompre notre cerveau. Celui-ci est habitué à être stimulé en permanence et d’un coup d’un seul. Pouf ! Le calme plat. De là, un sentiment de  frustration et d’ennui ce qui aggrave la situation. Bref, voyant que Miu vivait très bien le fait de glander toute la journée, je me disais que c’était à ma portée : il fallait que je repense fortement à mon adolescence ! Je passais donc quelques bons moments à bouquiner, me baigner, laisser mon corps dans une position pas trop douloureuse, m’enlever des poils de chats. Abstraction faite de la douleur, c’était bien. L’abstraction était parfois difficile à faire puisque je ne prenais pas les anti-douleurs. Poissard, je me mangeais tous les effets secondaires ! Et comment dire ça proprement ? Ce n’est pas possible en fait aussi, aussi, je dirai simplement que cumuler hernie discale, vertiges et dysfonctionnements gastriques n’est pas l’expérience la plus sympa du monde… Adieu paradis artificiels légaux ! Mon honneur passe avant.

Dans l’ensemble, une fois qu’on s’est résigné a accepté, une fois qu’on a décidé de s’accorder le temps qu’il faut pour récupérer, ça passe mieux. Puis on n’est jamais totalement bloqué en fait. L’achat de petits poids et d’un élastique me permit de faire chauffer un peu mes biceps une fois par jour. Une faible dose d’endorphines mais tout compte fait, je préfère quand même ça à l’opium. Et voila que je me réinventais une routine me conduisant doucement aux infiltrations.

Je t’en parlerai la prochaine fois Cher Journal. Pour patienter, je te laisse avec une jolie image de Miu.

 

Photo d'un chat dormant dans un canapé, avec une couette.

 

Gros bisous.

 

 

Crédit :

South Park – goth kids 2 par Flip Reaper Z

Memeception de mauvais goût : moi.

Miu le chat dans le rôle du chat.

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