L’Exaltée

Cher Journal,

La 19ème heure de la journée était bien entamée lorsque je m’enfonçais dans le siège de mon véhicule. Une lueur crépusculaire baignait la ville tandis qu’une cacophonie  de moteurs, de klaxons et de cris parcourraient les rues, se répercutant contre les parois de béton anthracite.

La journée était finie mais des difficultés persistaient. Il fallait m’insérer et me faufiler dans ce dédale mouvant de cages en métal ; garder mes sens en alerte pour ne pas percuter un piéton ou un deux-roues déboîtant sournoisement ; franchir le rond-point de la Muerte mettant à rude épreuve les capacités d’accélération et de braquage du véhicule ; enfin, franchir la rocade de voltigeurs, autant vendeurs à la sauvette que transporteurs à pattes, trompant la mort dans cette double-voie dont les glissières centrales offraient un bien fragile répit.

J’évitais ainsi un dernier resquilleur téméraire et me retrouvais au dernier feu tricolore avant l’échangeur d’autoroute me permettant de quitter ces maudits quartiers nord. Le vert s’illumina et le sempiternel manque de réactivité de mon prochain me fit confectionner un chapelet d’insultes puisant dans le champ lexical du mollusque desséché. Enfin, la procession pendulaire s’ébranla, accéléra dans la courbe et je me mis en position de doubler insidieusement par la droite afin de prendre la poudre d’escampette au plus vite.

C’est à ce moment-là que je l’aperçus. Crinière rousse incandescente se confondant dans la lumière mourante, robe noire serrée, elle tendait dynamiquement un bras, pouce dressé vers le ciel. Dans son autre main, elle tenait un sac en plastique renforcé et une corde servant de laisse à un petit chien blanc, gris et noir.

Mon sang chevaleresque ne fit qu’un tour ! Une Dame ainsi perdue et en proie aux rapaces de la pire espèce ! Avant même que je ne me rende compte de mon geste, j’avais garé mon beau kangoo blanc sur le bas-côté. La sibylline rousse s’empressa de gagner la portière côté passager sans dissimuler sa joie. J’abaissai la vitre électrique.

Nous échangeâmes un bonjour et la première chose qui me frappa fut sa fragrance d’auto-stoppeur du Sud (AOC*). Entre autres informations, elle portait des lunettes, affichait la quarantaine et un large sourire.

– Je vais à Toulouse.

– Pardon ?

– Je vais à Toulouse.

– Ça me ferait un sacré crochet. Je vais à Salon.

– Ça me rapproche ?

– Pas des masses. Il y a moins de passage qu’ici mais ça a l’avantage de ne pas être les quartiers Nord, et la nuit tombe.

Après un instant de réflexion, elle me répondit :

– Je veux bien que vous m’y emmenez.

– Montez.

Alors que je reprenais la route, je profitais d’un moment de silence pour cogiter très fort à tout ça : une quadragénaire qui a l’air toute gentille faisant du stop à 19 heures dans les quartiers chauds de Marseille pour se rendre à Toulouse. C’est pas banal. Lorsque je m’enquis de pourquoi rallier la ville rose, elle me répondit évasivement qu’elle y avait de la famille et que ça ne serait probablement qu’une étape. A la question  »pourquoi Marseille ? » elle répliqua sur le même ton qu’elle y avait grandi et qu’elle voulait voir à quoi ça ressemblait actuellement. Elle semblait déçue.

– Vous êtes arrivée à Marseille en stop ?

– Oui.

– Depuis Toulouse ?

– Des environs, mais oui.

– Vous êtes une sorte de voyageuse ?

– Oui ! Tout à fait. Je vais où bon me semble à la découverte du monde. Je suis libre et peu attachée à tout ce qui est matériel.

De l’enthousiasme jaillit de sa réponse et je me demandais depuis combien de temps elle vivait comme ça.

– Ouah ! C’est super ! Du coups, quelles sont vos techniques pour dormir quand vous êtes en galère ? Ça pourrait me servir, plaisantai-je à moitié.

– Heu … C’est à dire que je suis partie il y a 5 jours.

J’accueillis silencieusement son aveu. Ça expliquait son paquetage très léger et sa tenue inappropriée.

– Combien de temps êtes-vous restez sur Marseille ?

– 3 jours.

– Et vous avez dormi où ?

– La première nuit, quelqu’un m’a payé une nuit d’hôtel. Hier soir, un homme m’a  »offert » l’hospitalité mais il avait des arrière-pensées. J’ai passé toute la nuit à discuter pour ne pas m’endormir.

Un rire jaune conclut sa phrase et elle retomba dans son mutisme. Avec le recul, je me dis que j’aurai pu en rester là et finir le trajet silencieusement mais je voulais déterminer si elle était en détresse. Après avoir badiné sur d’autres sujets et nous être retrouvés sur le constat que la société était trop superficielle, je l’interrogeais tout de go :

– Mais pourquoi ce voyage ?

– Je veux vivre pleinement ma spiritualité et me débarrasser de tout le superflu. Je veux obéir qu’au Seigneur.

Alleluyah ! Si tu me permets l’expression Cher Journal : une mystique de la dernière pluie qui a entendu l’appel du divin. Ma journée n’aurait pas été complète sans ça.

– Et de quel courant religieux vous inspirez-vous ?

– Aucun en particulier, j’entends et je vois beaucoup de choses.

– Vous me racontez ?

– …

– Et quelle est votre destination ?

– L’Algérie. C’est un pays tellement authentique et indépendant. Ils sont si indépendants.

– Heu… C’est pas faux…

– Mais je ne sais pas si je dois m’arrêter à Toulouse pour récupérer mes papiers où y aller directement.

Sachant qu’elle m’avait dit avoir de la famille dans les environs, je plaidais pour la halte. Puis je l’imaginais mal traverser Gibraltar à la nage en croisant tous les migrants.

– J’hésite. J’attends un signe du Seigneur.

– Vous n’avez peut-être pas besoin de lui pour prendre cette décision, non ?

– Si. J’aurai l’impression de lui être infidèle si la décision venait de moi.

 

living saint colored by majesticchicken
Sainte Céleste cramant tout grâce au super pouvoir de la fermeture d’esprit (et des lance-flammes, aussi).

 

Là, ça devenait vraiment flippant. Autre effet de cette déclaration hardie, mon empathie venait de bâillonner mon sang chevaleresque et tout deux venaient de s’éjecter de ma conscience en laissant un post-it : « On n’en a plus rien à foutre LOL ».

Je joue au dur désabusé Cher Journal, mais en fait je me demandais ce qui serait le plus utile à cette femme. Je la supposais en proie à ce qu’on appelle une argumentation irréfutable. Si je lui offrais le gîte et le couvert, elle ne manquerait pas d’en remercier sa divinité. Si le malheur devait l’atteindre, c’est que son dieu devait l’éprouver. Bref, peu importe ce qui se présente à elle : son choix ne sera jamais remis en cause. Et comme je n’avais pas envie de lui parler toute la nuit pour lui faire rattraper les fondements de la rhétorique, de la philosophie, et du bon sens, j’optai pour la position de Ponce Pilate. J’avais en face de moi une personne majeure et si elle trouvait ça raisonnable de traverser la France, l’Espagne et le Maghreb avec la bite et le couteau sa foi inébranlable, et bien bon courage !

J’ai mes limites et les bondieuseries commencent à se muer en aversion tant les gens les utilisent pour se déresponsabiliser ou se raconter des histoires. Je suis sûr que le fait de croire doit être bien pratique dans biens des cas, et je ne le condamne pas (encore?). Mais quand on en vient à mettre son esprit critique et son bon sens sous scellé mystique, je considère que c’est comme s’amputer volontairement d’un membre sain. Bon, une partie de ma conscience me disait que cette situation n’était sans doute que la partie immergée d’un iceberg de problèmes bien plus grave et peut-être que j’écris tout ça aussi pour me soulager. Sur l’instant, je me suis surpris à faire une clef de bras à mon syndrome du sauveur : « je ne suis qu’un automobiliste sympa qui a pris une illuminée ; elle est grande et fait ses choix et d’ailleurs je n’ai pas de cape rouge ni de slip sur mon jean ». Je n’en aurai pas été capable plus jeune aussi, choisissais-je de considérer cela comme une victoire sur moi.

Nous arrivâmes enfin à l’échangeur qui lui permettrait, elle de filer vers un nouvel âge  »réminiscent », moi de boire des verres avec mes amis Et je commençais à en avoir sérieusement besoin. Je lui offrais une de tes feuilles Cher Journal (tu te rends compte !) afin qu’elle puisse y inscrire Toulouse en grosses lettres et reprendre son voyage initiatique sur la grand route bornées d’aires hors de prix et fleurant bon le bitume et le carburant brûlé. En prime, je lui donnais quelques indications géographiques utiles basiques puis nous nous séparâmes. Enfin.

Quel étrange moment Cher Journal. Ce n’est pas la première  »mystique » que je rencontre mais c’est la première fois que je ne cherche pas à lui porter assistance. Et ça fait du bien, très égoïstement. Mais c’est aussi ça l’Équilibre non ? Un doux mélange entre altruisme et égoïsme, entre yin et de yang, entre côté lumineux et côté obscur. Ou alors osef de tout ce jargon spiritualisant : c’est juste parfois difficile de faire des choix et évoluer peut signifier  lutter contre soi-même, sans qu’on sache si on va dans le bon sens. Mais pour cette fois, je suis plutôt confiant.

Gros bisous !

 

*pour obtenir ce label, il faut que votre épiderme n’est pas été contact avec du savon depuis plusieurs jours.

 

 

Illustrations :

Living Saint colorisée par Majesticchicken

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