Virée en Aveyron

Cher Journal,

Me voilà de retour d’un trop court séjour en Aveyron. Comment c’était trop bien ! Laisse-moi te narrer par le menu mon périple et toutes les découvertes que j’y ai faites ! Peut-être l’envie de gambader sur ces chemins verdoyants te prendra.

Après avoir contourné Montpellier par le sud puis l’ouest, il faut prendre la direction de Millau. Très vite, les vallons s’accentuent. La terre prend une couleur lit-de-vin éclatante et étonnante tandis que les feuillus remplacent progressivement les conifères. Passé Lodève, le dénivelé se fait plus fort encore et un paysage de moyenne montagne s’offre à nous. L’autoroute devient sinueuse forçant à réduire l’allure mais les amoureux du volant y prendront un malin plaisir tandis que ceux de la nature pourront se perdre en contemplation (les passagers donc).

Soudain, on accède au plateau : les Causses. Végétations grasses et rases, on dirait une garrigue avec ce je-ne-sais-quoi de différent. La couleur des rochers affleurants ? L’altitude peut-être ? Une beauté âpre, austère et indomptée se révèle aux yeux de celui qui sait regarder, celle d’un milieu peu marqué par l’urbanisation. A ce propos, quelques bastions templiers peuvent être observés comme la Couvertoirade qui vaut clairement le coup d’œil.

Puis la route redescend doucement jusqu’au pont de Millau. Ouvrage certes impressionnant mais que j’étais pressé de traverser. J’étais déjà venu jusqu’ici et ma terra incognita commençait de l’autre côté. Et enfin les portes de l’Aveyron concrétisées par l’imposant Severac-le-Château. C’est ça l’Aveyron. Des collines boisées de chênes et de châtaigniers, d’autres dégarnies pour accueillir bovins ou ovins, puis, au détour d’un virage ou d’un vallon, une imposante forteresse sortie du fond des âges et juchée sur un nid d’aigle pour surveiller les environs. De grès rose, les murs sont ornées de charpente en bois noble du cru et couvertes d’ardoise ou de lauze dont le teint bleu-gris ou anthracite contraste avec les façades et la verdure des alentours. Lorsque la neige se met à tomber, ces paysages ne doivent pas manquer de charmes. Si vous êtes un tant soit peu piqué d’architecture, il y a facilement de quoi se perdre en contemplation dans le moindre vieux centre resté dans son jus.

Dans cet océan de verdure aux îles de pierres taillées, Rodez se dévoile étrangement. Une urbanisation à qui mieux mieux en fonction de la topographie s’étend en suivant le dénivelé et le vaste lit de l’Aveyron. Aux dires des habitants, certains quartiers seraient en zone inondables. La ville s’échelonne ainsi vers un sommet unique dont l’ancien centre n’est signalé que par la flèche de la cathédrale.

Je logeais dans la rue des Fusillés de Sainte-Radegonde (tout un programme) et j’estimais l’année de ma demeure temporaire aux années 60-70.  De grandes maisons collectives de trois ou quatre étages aux façades grisâtres patinées par le temps et les intempéries m’entouraient. Il y avait aussi beaucoup de boutiques fermées et l’austérité des lieux était relevée par la sobriété et le rigorisme d’un Sacré-cœur drapé d’un gris clair étincelant. Pour l’instant, j’étais plutôt circonspect mais la découverte du Club me redonna le sourire. Il s’agit d’un ancien cinéma reconverti en centre culturel hyper actif dédié aux arts vivants. Musiciens et acteurs s’y produisent ce qui m’a fait pensé au Portail Coucou de ma ville de Salon de Provence : la même énergie s’en dégage.

Il faut sacrément grimper pour atteindre le somment où le vieux centre est ceinturé par une rocade aux bâtiments haussmanniens. La route que j’ai emprunté la première fois m’a conduit jusqu’à la Place d’Armes, celle-ci s’aplatissant humblement devant la Cathédrale.

La Cathédrale de Rodez !
La Cathédrale de Rodez ! Vue de l’ouest.
Cathédrale de Rodez, vue du sud-est.
Cathédrale de Rodez, vue du sud-est.

Tournée vers le couchant, la façade de grès rose présente une imposante rosas à plusieurs mètres de haut. En contournant l’édifice par le nord, on accède à une majestueuse double-porte ornée de sculptures finement taillées et d’une balustrade en pierre aux motifs concentriques. En levant la tête, une architecture gothique élaborée s’offre au regard tandis que des dizaines de gargouilles rivalisent de malice dans un grotesque concours de grimaces. L’une d’entre-elles a particulièrement attiré mon attention.  Elle n’a de gargouille que le nom : imagine un prêtre droit comme un i tenant miraculeusement sur le mur comme si ses pieds y étaient collés (et comme s’il était super fort en gainage). Ses mains lui servent à élargir sa bouche de laquelle jaillit une immense langue aussi lisse que son crâne. C’est le tirage de langue qui  a le plus de panache au monde ! A l’intérieur, le spectacle est tout aussi saisissant quoique plus sombre et plus sérieux. On se sent petit sous cette voûte trônant à une bonne vingtaine de mètres de haut. La sobriété du plafond ne rend que plus éclatant le magnifique orgue aux détails chiadés couronnant l’entrée nord.

Cathédrale de Rodez : l'orgue au dessus de la porte nord.
L’orgue au dessus de la porte nord.

C’était mon premier contact avec le vieux Rodez et waouh ! J’en ai pris plein les mirettes ! Mes pas m’ont ensuite conduit dans les méandres du centre qui est en fait double. Et là encore, les détails et autres friandises visuelles sont abondantes. Architecte, maçon, charpentier, couvreur, historien et autre personne de goût :  je te somme d’aller arpenter ses ruelles pavées où se côtoient des édifices du XIVe à nos jours ! Et n’oubliez pas de lever les yeux (mais je sais qu’au moins deux des métiers cités le feront) ! La maison dite d’Armagnac résume  à elle seule la ville ; et elle a une attribution si charmante ! Datée du XVIe, elle est issue d’un habile mélange du bois et de la pierre : encorbellements avec liens cintrés, colombage plaqué de pierres, fenêtre à meneaux, effigie à l’antique, lucarnes à fronton et couverture en ardoise. La SE-CLA !

La Maison dite d'Armagnac
La Maison dite d’Armagnac

Toujours dans cette veine, le village de Belcastel, à une vingtaine de kilomètres à l’ouest, vaut également le coup d’œil. Niché au creux d’un vallon et enjambant un méandre de l’Aveyron, chapeauté par une forteresse médiévale retapée et cernée de verdure, l’endroit est pittoresque à souhait. Je l’ai visité début octobre soit en fin de saison touristique, et le village passait doucettement à l’heure d’hiver.  Il ne restait donc guère plus que 46 habitants sur les 250 résidents en période estivale. Si le cadre est magnifique, la vie au quotidien semble plus difficile. Ainsi, la tenancière du bar resté ouvert m’expliqua que pour le café, je n’aurai pas de difficulté, par contre, pour mon pain au chocolat pour ma chocolatine, il faudrait reprendre la voiture. C’est que le village ne compte pas de boulangerie et l’épicerie n’est ouverte qu’en été. Pour ce qui est du médecin : c’est 20 kilomètres, les urgences, 25… La chanson des Fatals Picards sur le retour à la terre vient de prendre vie tout d’un coup. Heureusement pour moi, la sympathie de mon hôte et le cadre idyllique me fit oublier ma faim. C’est que j’avais le projet de déjeuner nonchalamment dans ce joli cadre. Tant pis. J’ai donc emprunté des chemins de foret pour me retrouver face aux vestiges du fort de Lourdou daté du Ve siècle ! Je reste systématiquement ému face à pareil spectacle : ces cailloux ont quand même été empilés il y 1500 ans et je ne peux m’empêcher de penser à la vie à l’époque dans un endroit aussi humide et sans VMC.

Le château de Belcastel est également formidable. Les premiers éléments datent du IXe et les  »derniers » du XIVe. Je le mets entre guillemets parce que cet édifice a une histoire rocambolesque et a été reconstruit au XXe par l’architecte Pouillon. Aujourd’hui, ses douves protègent des œuvres d’art moderne et appartiennent à un fond new-yorkais.

Belcastel
Belcastel.

Je passe sur Bournazel, Marcillac et Mandalazac pour te parler d’autres choses que de belles pierres et de paysages. Retour à Rodez donc ! Il est temps de se frotter à ce fameux Club croisé à mon arrivée. Les anciennes portes du cinéma franchies et me voila conduit au travers de petits couloirs vers une des salles intimistes dédiées aux projections pour petit public. J’ai pu assister à un concert gratuit donné par Budapest ! J’ai beaucoup aimé leur style chiadé et accessible : j’aurai du mal à leur posé une étiquette et le faire semble superflu. Musique et mise en scène sont étroitement liées dans une ambiance feutrée à la lumière tamisée. De légères volutes de fumée passent devant un écran délivrant des images psychédéliques, les mélodies sont tantôt langoureuses, tantôt plus nerveuses mais jamais criardes. J’étais assis sur un tapis. J’aime bien les tapis. Ce fut un moment magique et improbable comme on n’en passe pas assez dans la vie. Ce fut une expérience totale et j’avoue avoir été quelque peu mystifié par la chanteuse qui m’est apparue comme l’avatar du charisme. N’apparaissant que comme une silhouette dans cette ambiance feutrée, robe noire serrée et cheveux enroulés sur la tête, elle portait moult colliers en bois et en coquillages et elle arborait des peintures blanches sur le visage et les avant-bras. Elle se déplaçait avec une rare grâce sur les notes parfois alanguies parfois frénétiques produites par le reste de cet étonnant équipage.

J’ai ensuite fait connaissance avec une agréable personne qui m’a emmené dans un autre bar proposant également un concert : Berzinc au Monas du Monastère ! Ça ne s’invente pas ! Berzinc, c’est le nom du groupe, Monas, celui du bar, et le Monastère le nom de la ville. Dans cette configuration, on oublie le feutré et la retenue. Le groupe se compose d’un contrebassiste et d’un chanteur-guitariste-ukuleliste-percussionniste-salade-tomate-oignon chef ? Une rythmique endiablée porte des paroles de derrière les fagots et des remix de grands classiques de la variétoch. C’est la folie prés du studio comptoir ! Un parterre hétéroclite dansant de l’enfant à la mamie embourgeoisée, du punk à l’agriculteur, du col blanc au col bleu en passant par le colvert* … J’y ai découvert une ambiance bonne enfant avec des gens détendus (selon les standard bucco-rodaniens** où les gens sont à cran). A ce propos, cet apaisement se ressent aussi à Rodez et dans les autres villages que j’ai pu voir. Ça fait du bien. Ça change du 13 et de ses bouffons aux regards torves qui cherchent la merde dans un but qui m’échappe encore.

Avant de rentrer, j’ai fait une halte à Laissac, petit village à 20 kilomètres à l’est de Rodez (globalement, en Aveyron, tout est à 20 km de tout). Je me suis joint à une bande de joyeux drilles dont une amie faisait partie. Arrivé à midi pile, j’avais rendez-vous dans un troquet. Or, le centre de Laissac (1500 âmes) en compte 4 ! Mais comme le centre n’est pas bien grand, j’ai rapidement trouvé. Peu de gens au comptoir mais ceux-ci affichaient les stigmates d’un apéro opiniâtrement entamé. J’apprends rapidement que les hostilités ont démarré … la veille. Personne n’a dormi et personne n’a de cernes sous les yeux. Question d’habitude me répond-on. Pressentant l’esclandre de l’alcool joyeux, j’ai hissé mon bouclier sous la forme d’un permis de conduire et j’ai scandé qu’il me restait au bas mot 400 bornes à parcourir. Pour enfoncer le clou, j’ai annoncé que je ne tenais pas l’alcool. C’est que j’étais déjà tombé dans ce genre d’escarmouche dans le village de Bellecombe-en-Bauge en Savoie ! Malgré tout, les tournées se sont enchaînés comme les comptoirs. Visiblement, les 4 bars ne sont pas vraiment en concurrence et jouent le rôle de garderie pour cette harde de grands enfants qui ont troqué le lait contre quelques substances moins sages. C’est une alchimie étrange que de voir ces grands dadais, tonitruants blagueurs, à la recherche de toutes les conneries à faire, s’accaparer les comptoirs, parfois partir avec un verre pour le ramener le lendemain dans un autre bouge. Ça fait une peur aussi. Si j’ai beaucoup rigolé, je ne suis pas prêt à faire les efforts nécessaires pour m’intégrer. J’ai pourtant été bien reçu et apprécié mais les gens devaient me voir au travers du filtre déformant de l’alcool.

C’est le cœur lourd que j’ai quitté cette région qui m’a tant plu. Et c’est en m’approchant de Montpellier qu’un « détail » m’a sauté au visage : les fucking panneaux publicitaires ! On oublie ces merdes très facilement et leur réapparition soudaine est une véritable agression visuelle. Quand il n’y a rien, quand ton environnement est cerné de nature (et des chants paillards sortant du bar), tes sens ne sont pas continuellement stimulés par des informations qu’il faut tout de même analyser pour juger de leur pertinence (lol). Surtout quand les signaux envoyés le sont sous formes de femmes en maillot de bain posant pour vendre des fenêtres, des salles de bains, des voitures, des parfums, etc… J’enfonce des portes ouvertes mais l’absence de toutes cette fatuité ne m’a pas manqué le moins du monde. Bon retour à la maison et vivement le prochain séjour au vert !

Gros Bisous.

* Je m’excuse pour cette blague

** des Bouches du Rhône

Crédits :

Photos de moi \o/

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