Le Dev, le RH et le Client – le jeu de rôle

Cher Journal,

Maintenant que je sais que tu veux conquérir le monde avec tes amis, j’ai décidé de collaborer activement. En échange, je vous demande juste de ne pas commencer par les USA. C’est tellement cliché. Pour prouver ma bonne foi, je t’ai concocté un petit jeu de rôle qui te permettra de découvrir de manière ludique, et avec tes amis, comment fonctionne la pole position du monde du travail, que dis-je, le futur en marche renouvelé à grand coup de Révolutions permanentes et hebdomadaires : le monde disruptif, pétaradant et chic et choc de l’aïe-ti !

Voici la nouvelle extension du monde du travail : le Far Web !

Le Far Web

Bienvenu dans l’impitoyable monde du travail du futur. À la recherche d’un  magot ou d’une bonne planque, aiguillé par la passion ou par l’amertume, il va te falloir la jouer fine pour tirer ton épingle du jeu et pour que ton cadavre ne nourrisse pas les charognes du désert.

« Hiiiha ! » Buffalo Bill

C’est le XIXᵉ XXIᵉ siècle. Les nouvelles frontières sont désormais en ligne. Et comme tout ce qui est nouveau, les gringos de tout poil affluent guidés par leur soif d’or ou d’aventures. En ces territoires encore vierges, sauvages, riches en trésor, en opportunités, mais aussi en dangers, la loi peine parfois à s’appliquer. L’éthique de chacun est mise à rude épreuve. Et pour les fous qui en ont trop, ma foi, ce n’est pas la place qui manque au cimetière.

Qui dit nouveaux horizons dit nouvelles façons de faire. Et ça se ressent dans la manière dont se montent les équipes. Dans le Far Web, tout le monde est pressé, tout le monde pense au coup d’après. Le temps est peut-être la seule denrée inaccessible. Oublie tout ce que tu as connu jusqu’à présent. Ici, c’est la réputation qui prime : ton CV. Varier les missions permet de l’embellir. Pour chaque nouvelle besogne, une nouvelle bande de pistoleros s’improvise. Ainsi, dans les terres sauvages et indomptées de l’informatique, une mission dure en moyenne 2 à 3 ans. Garde bien ce chiffre en tête, ou tu es perdu.

Ça se passe à peu près comme ça. Un notable en col blanc veut quelque chose de spécifique, comme une application plus ou moins compliquée, mais il n’y connaît rien. Il va donc faire appel à des Entreprises de Services Numériques. Elles ont parfois des noms rieurs et chantant basés sur des fruits ou des animaux.

“L’important est de mettre en confiance le client. Et pour ce faire, rien de mieux que d’avoir l’air pro et décontracté. Ça donne l’impression que tu maîtrises.” Pasteur John Mc Crédibilité

Ces organismes vont ensuite recruter des développeurs qui pianotent plus vite que leur ombre. Ce qui ne sert pas à grand-chose soit dis en passant. C’est eux qui vont se charger d’abattre la sale besogne. Et à la fin, le Client aura ce qu’il voulait. Et le magot sera réparti équitablement entre RH et Devs (si on met de côté le fait que la transparence a été empoisonnée il y a des siècles).

“Tu vois, le monde se divise en trois catégories. Ceux qui savent ce qu’il faut faire, ceux qui savent qui a besoin de ce qu’il faut faire, et ceux qui ont l’argent”.

Maintenant que tu connais l’univers, il est temps de choisir ta classe de personnage !

Les classes de personnages

Le Dev

Point fort : analyse.

Arme : Stack Overflow

« Mais l’ennui c’est que moi, je finis toujours le travail pour lequel on me paie. » Sentenza

Présentation

C’est le pistolero du clavier. Habitué aux espaces infinies 2.0. En permanence face à l’inconnu, il a développé des aptitudes toutes particulières. Il parle un langage intelligible par les initiés seulement. C’est un fin limier prêt à traquer l’information partout où elle se trouve. Il a un goût prononcé pour l’optimisation : comme tous les dures-à-cuire armés, il déteste avoir à se répéter. Mais comme tous les aventuriers, il a la grosse tête. C’est lui qui produit mais n’allait pas le qualifier d’ouvrier. Le Dev est le pionnier qui repousse les frontières de l’humanité.

Mettez plusieurs Devs ensemble et vous perdrez le fil de leur charabia en moins de temps qu’il n’en faut pour vider un Colt SAA. Ils se donnent de la contenance avec leur vocabulaire spécifique. Tous les métiers pourraient en faire autant. Mais les autres ne ressentent pas ce besoin de faire fuir autrui à grands coups d’anglicismes mal dégrossis. À leur décharge, le train des nouvelles technologies va tellement vite que les badinages entre companeros tournent rapidement à la mise à jour, voire, à la guerre d’ego. Les manières de faire naissent et meurent à une vitesse ahurissante. Le développeur va trop s’attacher au futur framework bientôt obsolète qu’il apprend péniblement. Des rivalités factices entre partisans de tel ou tel outils émergent. Les plus sages tranchent avec toujours le même argument : le colt n’est pas meilleur que la winchester, chaque outil répond à un besoin. N’empêche, les outils évoluent parfois plus vite que les projets. Difficile d’avoir un retour sur certaines pratiques. C’est comme si un club très sélect de renards du désert décidaient de ce que sera fait demain. À grand renfort de marketing, et avec un Google ou un Facebook derrière. Ça peut aider.

Si tu choisis de jouer Dev, tu devras te faire une place et un nom. N’oublie surtout pas que même si tu es seul face à ton écran, il est bon d’avoir un gringo ou deux qui surveillent tes arrières. Peut-être ici plus qu’ailleurs, il faut conquérir la solidarité avec tes compagnons de routes.

Pouvoir de base : Silicon valley : charisme +1 si un mot sur 3 est en anglais.

Il y a différentes manières d’exercer son métier. Il est temps de choisir ta voie.

La voie de la PASSION

Écrire du code et observer la machine l’appliquer à quelque chose de grisant. Il y a aussi une émulation intellectuelle et la sensation de faire avancer le choses en créant des outils qu’utiliseront des milliers de gens. Le Dev passionné est animé du désir sincère d’utiliser son code pour le bien d’autrui. C’est ce qui le nourrira et le poussera à devenir meilleur. Cette voie lui permettra de surmonter bien des difficultés, de se former alors qu’il a passé sa journée à faire de la maintenance sur un code imbuvable. Il prépare ses lendemains qui chantent.

Malus : sensible à la désillusion et au dégoût

La voie de la PA$$ION

Pour les plus roublards, ce métier est une bonne alternative pour rester au chaud. C’est le prolongement de la place à côté de la fenêtre et du chauffage à l’école. Et c’est même plus simple vu qu’il est possible de se rendre indispensable assez facilement : offuscation de code, omission de commentaires, etc. Dans ces cas-là, il ne faut pas hésiter à regarder de haut toute personne qui n’arrive pas à résoudre un bogue dans votre fichier. Il convient aussi de parler trop fort, tout le temps, à tout le monde avant de s’apercevoir que la journée est finie. Rester une heure de plus après tout le monde. Et éructer le lendemain en réunion combien vous êtes une bonne poire d’être rester après vos heures.

Malus : réfractaire au changement.

Début de partie

Démarrer dans le milieu exige beaucoup. La demande de maraudeurs du web est forte, mais uniquement pour les expérimentés. Si un jeune attire l’attention, c’est probablement pour faire chaire à canon. C’est-à-dire les basses besognes infamantes desquelles certains ne sortent jamais. Il manque de mentors, de parrains, de bonnes âmes qui souhaitent transmettre, ou qui en auraient le temps. Mais le XIX XXIᵉ va trop vite. Le but est d’encaisser le magot le plus vite possible pour courir après un autre. Si le Dev veut rejoindre la cour des grands, il n’a qu’à moins dormir et apprendre encore et toujours. Ou passer par Pôle Emploi afin d’obtenir une formation financée sur les cotisations de tout le monde.

Le RH

Point fort : empathie.

Arme : rouge à lèvres.

« Dis donc toi ! Tu sais que tu as la tête de quelqu’un qui vaut 2000$ ? »

Présentation

Plutôt devrait-on dire « la » RH. C’est elle qui dégote les bons coups et qui montent les équipes. Dans le milieu de l’informatique, les RH se liguent en société dorénavant appelée ESN (Entreprise Satanique de Service Numérique). Elles aiment beaucoup parler d’elles-mêmes pour dire combien elles sont formidables. Pour se donner une contenance, elles font étalage des blasons de Clients « Grands Comptes » qui leur font confiance qui ont fait appel à elles. Les éléments de langages sont leurs armes favorites. Leur sens inné de la rétention d’information leur permet de rédiger des offres d’emploi moins claires qu’un discours de la République en Marche.

Ces cartels de RH prospèrent grâce au tournant du numérique, aux chantiers relativement courts (délais de 2 à 3 ans) et à l’externalisation. En ce qui concerne les durées des chantiers, celles-ci ne poussent pas forcément le client final à embaucher en direct. L’externalisation est un concept économique qui dicte à l’entreprise de se débarrasser de tout ce qui ne constitue pas son cœur de métier. Dans le but de réduire les coûts bien sûr. Il ne faudrait pas oublier que l’humanité est au bord de l’asphyxie causée par la surproduction mais que le problème principal est le coût du travail.

Spécialiste en humain (en tant que ressource, comme le papier, le trombone, le bois ou le caoutchouc), le RH a pour sacerdoce de mettre la bonne personne au bon endroit. Et pour ça, il a un angle d’approche tout particulier : le savoir-être et les valeurs. Parce que le métier c’est has been, parce que les compétences le seront bientôt, l’attitude est la clef de voûte de la bonne entente dans la future équipe. Bonus : c’est plus difficile de négocier son salaire sur ce genre de critères. Y a pas à dire, les 9% de chômage sont quasiment une opportunité en soi. Note que c’est également l’angle d’attaque favoris pour placer un junior.

Le RH sert sa cause de plusieurs façons.

– En plaçant un Dev en CDI chez un Client. Il embrasse le rôle d’entremetteur et proposera un panel pertinent de candidats. Pour peu qu’il dispose d’une fiche de poste dûment complétée par le Client.

– En plaçant un ou plusieurs Devs en prestation chez un Client. Un forfait de un an est négocié entre le Client et les ESN en concurrence. À priori, celles-ci disposent de deux leviers pour optimiser le taux journalier moyen (el famoso TJM) : réduire leurs marges, rogner sur le salaire du Dev.

Pour parvenir à résoudre cette subtile équation, le RH abuse des contrats cadre et ce, dés 1350 euros net de salaire. Depuis peu, il dispose aussi de la Rupture Conventionnelle. Les plus roublards n’hésiteront pas à l’antidatée et à menacer les Devs de pression pour diminuer les périodes d’inter contrat. N’allez pas vous imaginer que leur tête sera mise à prix. Enfin, pas tout de suite. D’abord, c’est le gant de velours. L’insinuation que vous êtes une charge pour la société. C’est la crise. Un vrai et honnête travailleur ne saurait abuser d’une telle situation clairement injuste pour l’ESN, pour les autres Devs, pour la collectivité, pour l’univers. Certains alpinistes ne coupent-ils pas eux-mêmes leur corde pour sauver leur équipe ?

Agissant en meute, les RH se mettent mutuellement la pression se félicitent grâce à des mails groupés. Ces mails leur permettent de congratuler qui a placé combien de Devs et à quelle marge (entre 30 et 50% si j’en crois un mail reçu par erreur : un RH s’est trompé de liste de mails, oups).

Véritable leader naturel, le VRP RH peut ainsi gérer une trentaine de personnes s’il officie dans une boite à taille humaine.

Pouvoir de base : Faire les yeux doux : « Passez donc à l’agence, on discutera autour d’un petit café ».

Choisis une voie.

La voie de la PASSION

Convaincu que l’humain est un produit particulier (il a des sentiments et est parfois capable de les exprimer), le RH de la PASSION mettra tout en œuvre pour cerner les besoins, les attentes et les aspirations de ses ouailles afin d’aboutir à un deal gagnant-gagnant. Il prendra souvent des nouvelles de celles et ceux qui sont en missions pour lui. Cependant, le fait de devoir cacher certaines informations peut froisser son sens de l’éthique.

Malus : risque de dissonances cognitives.

La voie de la PA$$ION

Le RH de la PA$$ION a fait sienne les techniques de tirs de suppression. Il mitraille de mails vagues la terre entière lorsqu’il a une offre sous la main. Pour réaliser son chiffre, il n’hésite pas à modifier lui-même le CV de Devs qu’il envoie en entretien ou en survendant la mission. Acculé ou cynique, il sait qu’au XXIᵉ siècle, tout est potentiellement une marchandise, même lui.

Malus : Opprobre sur toute la profession.

Le Client

Point fort : Buissness man.

« Il est souvent plus difficile de finir que de commencer. » Jack Beauregard

Présentation

C’est le détenteur du magot. Mais pour qu’il s’en déleste, il faut faire quelque chose pour lui. Il est plus ou moins près de ses sous  mais il y a de bonnes chances qu’il ne connaisse rien au travail des Devs. C’est un peu la même chose que le gars qui veut construire sa maison et qui va être pris entre promoteur et artisans. Chacun va le caresser dans le sens du poil, puis, essuyer les plâtres à tour de rôle. À la différence du bougre et sa bicoque, celui qui a les moyens de s’offrir une équipe de Devs a dû fricoter avec pas mal monde et à tendance à savoir s’entourer pour éviter les embrouilles.

Les Clients sont tous différents mais ont globalement des besoins similaires : soit créer une application clef en main, soit un service numérique qui tourne à plein temps. À ce stade, la première chose qu’on va leur expliquer est qu’on ne va pas se contraindre avec un cahier des charges. Ce qui peut-être un peu déroutant quand on a l’habitude d’engager son argent sur du concret. Le Client et l’équipe de Devs vont plutôt se fixer un cap jalonner de réunions régulières. C’est l’Agilité. Peste Noire pour les uns qui considèrent que la phase d’analyse (et de devis) est sacrifiée. Sainte Flexibilité pour les autres  car elle permet de s’adapter constamment.

Dans le cas de l’application, le temps de développement fait que l’embauche en directe n’est pas intéressante pour le Client, même si la question de la maintenance se posera tôt ou tard. Dans le cas de l’intégration continue, l’embauche devient intéressante surtout que le Client apprendra rapidement combien sont réellement payés les Devs. Mais point d’impasse mexicaine ici vu que des closes de non débauchages sont prévues par le contrat de prestation. Bien sûr, dans une société marchande, tout se négocie, même ses closes. Tout ça est tellement sain.*

Le Client n’est cependant pas désarmé. Avant de démarrer un projet, il va mettre en concurrence les ESN. Charge à elles de rivaliser de ruses et d’employer leurs meilleurs chasseurs de tête pour débusquer du Dev qualifié au meilleur prix. Anecdote à ce sujet : plusieurs ESN peuvent contacter un même Dev. Il passera en moyenne 3 entretiens par ESN avant de rencontrer le Client final qui sera le même ! Ainsi, s’il est contacté par 2 RH rivaux, une Dev pourra cumuler 6 entretiens pour un même poste. Ce miracle est rendu possible puisque les ESN gardent farouchement leurs petits secrets mais on n’en a déjà parlé.

Pouvoir de base : La bourse ou la vie. C’est quand même ce perso qui choisit ce qu’il va faire de son argent.

La voie de la PASSION

La modernité est un train en marche et il faut donc savoir sauter dedans vu qu’il ne s’arrête pas. Le Client de la Passion pense à toutes les opportunités que va lui offrir cette transition 2.0. Plus de vitesse, de sûreté, moins d’erreurs, moins de pénibilité, avec de jolies couleurs, de l’ergonomie, du temps et de ressources à allouer pour autre chose. Le Client de la Passion connaît le prix de la compétence et surtout celui de l’incompétence. La fin justifie les moyens.

La voie de la PA$$ION

La modernité est un train en marche et il faut donc savoir sauter dedans vu qu’il ne s’arrête pas. Le Client de la Pa$$ion pense à toutes les opportunités que va lui offrir cette transition 2.0. Plus de vitesse, de sûreté, moins d’erreurs, moins de pénibilité, avec de jolies couleurs, de l’ergonomie, du temps et de ressources à allouer pour autre chose. Mais le Client de la Pa$$ion n’a pas un radis : il veut conquérir le grand ouest sans chevaux. Il est prêt à embaucher une équipe de Devs au rabais. Sans surprise, des jeunes gringos sans expériences ou désespérés viendront se faire les dents dans un processus de travail sans encadrement. Ceux-ci fuiront dès qu’ils verront une pépite un peu plus brillante ailleurs. Le Client de la Pa$$ion connaît toutes les ESN. Il est possible qu’il ait quelques retards de paiements.

Blondin, Sentenza et Tuco et se jaugent lors de leur mythique impasse mexicaine concluant le film le Bon, la Brute et le Truand.

Te voila prêt à jouer Cher Journal. Devrais-je envoyer mes textes au Centre d’Information et d’Orientation ? À un inspecteur du travail ? Un syndicat ? Tous à la fois ?

Bon début d’été à toi,

Gros bisous.

Note :

*À ce propos, et ce n’est qu’une modeste hypothèse de ma part, un Client peut très bien se contenter de prestation de service car dans l’écriture comptable, elle ne rentre pas dans la masse salariale. Mais oui tu sais, le truc que tout le monde veut dégraisser avant de s’indigner que la consommation patine.

Crédit :

El bueno, el Mal y el Feo par Cynthi-dm sur Deviantart

 

5 réflexions sur “Le Dev, le RH et le Client – le jeu de rôle

  1. Bien cool comme texte, mais pitié un coup de nettoyage avec Antidote ou Gramalecte (ou même word/open office à la limite), pcq ça pique les yeux.

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