Ciné Carnage

Cher Journal,

Chaleur et clientèle élevée ne font pas bon ménage au cinéma. Surtout quand on y travaille. Cette histoire est tirée de faits réels.

La journée était particulièrement chaude. Même sans trop bouger, la sueur affleurait sur mon épiderme. Muni d’un saut en plastique à la couleur passée, d’une petite pelle dont le manche était rapiécée à grand renfort de scotch marron et d’une balayette en bois sali et aux poils pliés, j’attendais patiemment dans un couloir obscur et capitonné de moquette noire. Devant moi, un porte à double battant laissait échappée un rai de lumière projeté par l’écran. À mes côtés, un collègue avec le même équipement que moi se tenait contre un mur.

Nous restâmes taciturnes comme deux prédateurs prêt à surgir dans la salle lorsque les lampes du plafond s’allumeraient. Un film d’horreur était projeté. La dernière scène se voulait rassurante. Le bruit du vent dans les feuilles singé par haut-parleur et une musique douce inspiraient le calme après la tempête. Le rai de lumière tirait sur le bleu ciel pour ce qu’on pouvait en juger. Impossible de savoir combien de spectateurs il y avait. Tous étaient parfaitement silencieux.

Soudain, la porte s’encadra d’un éclat lumineux violent. Au même moment, s’égrainèrent les notes de « Dancing in the moonlight » de King Harvest. Le générique de fin venait de débuter. Mon comparse et moi échangeâmes un regard de connivence. C’était le moment d’agir.

Alors que j’approchai ma main de la poignée, les portes s’ouvrirent à la volée pour dégager le passage à deux juvéniles demoiselles. La seconde se riait ouvertement de la première, celle-ci s’efforçant de conjurer son effroi avec un rire forcé. J’étais plaqué contre le mur. Le reste de la salle suivait. Nous voila tout deux comme deux gardes offrant une haie d’honneur du pauvre à tous ces adolescents qui ont eu le sang et les sens fouetté par ce qu’ils venaient de voir. Certains visages affichaient un air bravache. D’autres prenait le pli de l’inquiétude. D’autres n’exprimaient rien. Rares furent ceux qui rencontrèrent notre regard pour nous offrir quelques courtoisies bienvenues.

Quand finalement nous pûmes accéder à la salle, le générique aux portraits stylisés se poursuivaient sur fond de musique rock. Il restait quelques personnes qui avaient du mal à quitter leur siège. Sans même nous concerter, Nous commencions par les rangées de sièges du fond. Rien de bien méchant pour l’instant : quelques menus pop-corn épars sur les assises, quelques-uns gisants à même le sol. J’entendis des pas feutrés derrières mois, les derniers clients venaient de quitter la salle nous laissant parfaitement seuls. A ma droite, sous un siège, un petit éclat lumineux attira mon attention. M’approchant, posant un genou au sol, je dus m’abaisser pour atteindre la bouteille en plastique sournoisement logée dernière une âme métallique supportant le fauteuil rouge. Un coude au sol, j’étirai ma main gauche pour aller chercher le déchet quand la lumière baissa brutalement et drastiquement. Par instinct, j’interrompis mon geste et me redressa. A l’écran, en dégradé de rouge sur fond noir, le portrait d’une poupée au visage émacié, les yeux exorbités, un large sourire malsain, apparut. Elle se déplaçait de droite à gauche en balayant la pièce d’un regard fixe et intense. A la manière d’un tourne-disque qui saute, la musique changea de registre. Les dernières notes de la ballade folk reprisent au violon s’étiraient et frôlaient avec la fausseté avant de composer une nouvelle ode : minimaliste, stridente, se jouant des silences. L’ambiance venait de changer radicalement. Je ne pus me retenir de jeter un regard circulaire. J’étais seul dans ma zone. Mon binôme s’était avancé jusqu’à l’avant de l’immense pièce, soit pour se faire une idée de la tâche à accomplir, soit pour ramener un rehausseur. Je le vis disparaître entre deux rangés balayette en main.

 

Portrait de la poupée Annabelle d’après Fedde. Blonde avec une frange et deux tresses sur les côtés, le teint pâle, elle a deux grands yeux écarquillés et arbore un large sourire malsain.

 

Pour ma part, après avoir fourré la bouteille dans mon saut, je me remis sur pieds pour aller m’accroupir dans la rangée suivante. Il y avait un peu plus de pop-corn ici. C’était du sucré. Je le sais car il était collant à cause des chaleurs actuelles que la climatisation peine à repousser, il s’agglomère en amas compact et agaçant quand vient le moment de le servir. Je passai encore quelques rangées avec une étrange monotonie rythmée par les accords dissonants de l’étrange musique, sous le regard de personnages grimaçants qui se disputaient le centre de l’écran. Je ne leur prêtais guère d’attention. Les regarder me procurait une désagréable sensation, aussi préférai-je me concentrer sur mon nettoyage. A ce sujet, un petit tas méconnaissable donnait du fil à retordre à ma balayette. Les poils glissaient sur ce corps réfléchissant le peu de lumière qui parvenait jusqu’à lui. le temps manque toujours quand on nettoie les salles entre deux séances. Ainsi, la colère s’ajouta à l’urgence. La sueur commença à me piquer les yeux et ce maudit immondice me résistait. Avec l’aisance d’un ninja faisant virevolter son sabre, je retournai ma brosse pour utiliser le côté dur. D’un ample et rageur mouvement circulaire, je fis sauter le détritus. Celui-ci se décolla derechef, décrivit une jolie courbe dans l’air pour atterrir sur mon avant-bras gauche. La substance molle et mouillée me révulsa immédiatement. Malgré son apparence corrompue, je reconnus en elle un ancien bonbon en gélatine. Le haut de son visage n’était plus qu’une bouillie informe, comme si elle avait été soigneusement écrasée par une presse miniature. Elle avait perdu le bas de son corps en témoignaient les filaments de gelée multicolore partant de son thorax. Ironiquement, sa bouche rieuse avait été étirée grotesquement et donnait à cette composition une résilience similaire avec les figures préoccupantes qui dansaient à l’écran. Je sentis un nouveau liquide gagner mon épiderme : poisseux, frais, transparent. Puisant dans mon expérience martiale et dans vivacité de mon instinct, je positionnais mon  avant-bras souillé au dessus du saut et, d’un foudroyant moulinet, usant du côté dur de la balayette, j’envoyais valdinguer l’engeance sucrée et mastiquée avec les autres déchets. la virulence de mon coup m’occasionna quelque rougeur. Rougeur qui allait s’accentuait vue avec quelle force je frottais ma peau contre mon jean, psalmodiant avec une voix étouffée contre l’entièreté de la condition humaine.

C’est alors que retentit un hurlement. Mon binôme s’éjecta littéralement d’une rangée. Lui aussi était en nage. Le regard inquiet, il me désigna une rangée de la main avant de se diriger d’un pas rapide, le regard las, vers la sortie. Je n’eus pas le temps de réagir. Il était déjà dehors.

J’étais seul. Seul face à la crasse et au générique démoniaque. Seul au milieu de la salle de cinéma sombre et vide. Je m’accordais une profonde expiration. Je contemplai mon bras rougi. Mon regard se porta ensuite sur la zone désignée par mon collègue. Puisant en moi, luttant contre la chaleur, la sueur et le dégoût, je raffermis ma prise sur la hanse de mon saut et sur le manche de ma balayette. D’un pas décidé, j’avançais stoïquement ignorant une partie de moi-même me poussant à fuir. Sans peur, il n’y a pas de courage dit-on. J’arrivais sur la scène. Tournant la tête, un sinistre spectacle s’offrit à moi. Je vis une myriade de popcorns écrasées, d’emballages vidés, de cadavres de tickets. Dans les interstices des fauteuils, entre dossier, assise et accoudoir, des morceaux de papier à mouchoir déchiquetés. Enfin, crime parmi les crimes : des coques de graine à tournesol. Les Pipas Facundos, en vente uniquement dans les cercles les plus bas de l’enfer. Elles s’accrochent à la moquette, se jouent des poils de la balayette et, quand elles sont emportées par un élan  trop brusque, elles ricochent sur les parois de la pelle pour s’en extraire. Elles sont quasiment dotées d’une volonté propre. Et elles ne vous veulent pas du bien.

Le plan était simple : d’abord l’assise, puis le sol en contre-bas. Balayant sauvagement les fauteuils, j’envoyais le plus gros dans le saut. Quand des déchets étaient coincés dans les interstices, j’usais d’une technique toute personnelle : je retournai la balayette pour aller y ficher le pommeau afin d’extirper l’impur hors de l’abîme de tissu et de mousse. Siège et moquette reprenaient ainsi peu à peu leur couleur respective et je m’enfonçais toujours un peu plus dans la rangée. En son centre résidait le plus gros des restes. Je posais un genou à terre. J’observais le charnier me demandant par où commencer. Je me passais la main sur le front pour ôter le trop plein de transpiration. Un goût salé gagna mes lèvres. Soudain, je le vis ! L’angle parfait pour attaquer ce charnier sans prendre le risque que mon balayage ne disperse le chaos plus qu’il ne l’était déjà. Alors que j’allais positionner mon arme purificatrice, de l’écran une nouvelle lumière jaillit ! Un faisceau surnaturel partait de la poupée maléfique à nouveau à l’écran. Son regard pointait les immondices les éclairant d’une lueur lugubre. Je les voyais sous un jour nouveau. J’écarquillais les yeux. Incrédule, cet assemblage de restes pouvait être relié point par point pour former un texte parfaitement lisible :

« MoRT aUX AGenTs d’ACcUEiL PoLyVaLEntS »

Cher Journal, en ferai-je un peu trop ?

Gros bisous.

 

 

 

Crédit :

Annabelle, par Fedde —> DeviantArt

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