avatar le dernier maitre de l'air : sokka et sukki

« Votre réaction, ça m’a fait mal. »

Cher Journal,

Connais-tu la sensation que l’on a quand on déterre un cadavre ? J’ai réalisé une petite expérience sociale en classe et j’en suis encore tout retourné.

C’est qu’en ce moment, je suis professeur es Lettres Modernes en collège. Non, on ne dit plus professeur de français. Me voilà donc depuis novembre dans un établissement de campagne avec un léger problème : j’ai une licence d’Histoire. Heureusement, l’atout principal de ce diplôme est de te permettre d’aborder n’importe quel sujet ; l’inconvénient est que tu as tendance à tout remettre en cause, mais c’est une déformation professionnelle.

Me voilà donc à enseigner une matière relativement proche de la mienne, mais moult ressources me manquent. Ni une ni deux, je file sur l’un des creusets de la culture humaine : Instagram. Là, je trouve un compte qualitatif et impressionnant répondant au doux nom de la « Légèreté des Lettres ». Enseignante Passionnée de Passion Véritable, elle s’escrime quotidiennement à mettre en œuvre une approche ludique et originale pour capter l’attention des élèves. Pour ceux qui auraient oublié, un élève de collège est un individu qui n’a absolument pas envie d’être là où il se trouve, supplément maelstrom hormonal et crise identitaire. Le quotidien peut par moment être difficile. Une rumeur des temps anciens racontent que si les enseignants n’ont que peu d’heures de face à face, c’est pour la sécurité des élèves : les fosses communes n’étant plus trop à la mode.

Par un pluvieux matin de printemps, une publication de la dite Légèreté des Lettres capte mon attention. Une sorte d’expérience sociale visant à aborder le sexisme des garçons envers les filles. L’idée est simple. Au tableau est écrit la phrase : les filles vues par les garçons. Un par un, ils sont invités à se lever pour écrire le premier mot qui leur passe par la tête. Deuxième étape, « les filles se sentent… ». Comme les garçons, chacune se lève pour également écrire un mot.

Sauf que dans ma salle de classe à moi, je disposais d’un tableau mobile tournoyant. Celui-ci ne sert pas à être empoigné pour fracasser 4 ou 5 élèves d’un coup combinant habilement dégât de zone et geste barrière. Enfin, je ne m’en suis pas servi comme ça. Ses qualités intrinsèques m’ont donné une idée et j’ai modifié l’expérience de base.

Le protocole

Phase 1 : Au tableau !

Étape 1 : « Comment je vois l’autre genre »

  • Le tableau mobile tournoyant sépare la classe en deux : d’un côté, les filles, de l’autre, les garçons.
  • Côté garçons est inscrite la phrase : « les filles vues par les garçons » ; du côté des filles : « les garçons vus par les filles ».
  • Tour à tour, chaque élève est invité à venir prendre le feutre pour écrire le premier mot ou expression qui lui passe par la tête.

On dévoile le tableau à tout le monde et on laisse réagir l’autre groupe en essayant de travailler l’écoute au passage, on en discute.

Étape 2 : « Comment je me sens vu »

  • Sous la consigne précédente est rajoutée d’un côté :  » les garçons se sentent en société… », de l’autre, « les filles se sentent en société ». Le tableau reprend son rôle de séparateur.
  • À nouveau, tour à tour, chaque élève passe au tableau pour écrire un mot ou une expression.
  • On dévoile le tableau, on laisse réagir, on discute.

Étape 3 : « Comment je me sens »

  • Le tableau est remis au milieu (ça fait les bras). Est inscrit d’un côté « les filles se définissent comme… », de l’autre « les garçons se définissent comme… ».
  • Et puis chacun écrit.
  • Enfin on dévoile une dernière fois et on en discute.

Phase 2 : le questionnaire.

Après avoir laissé passer quelques jours, j’ai affiché un questionnaire à remplir individuellement. Un moment d’échange est prévu en fin d’heure pour ceux qui souhaitent s’exprimer. Voici les questions :

  • Qu’ai-je ressenti lorsque le tableau a été retourné ?
  • Quel mot m’a le plus affecté ?
  • Ai-je ressenti de l’incompréhension de la part de l’autre groupe ?
  • Quel message j’aimerais faire passer ?
  • Quelle question j’aimerais leur poser ?
  • Quel mot j’écrirais aujourd’hui ?

Phase 3 : Rédiger une lettre ouverte à destination de l’autre genre.

En m’appuyant sur les deux séances précédentes, rédiger une lettre adressée à l’autre genre.

  • Paragraphe 1 – Lors de l’expérience menée en classe, quand le tableau a été retourné, j’ai ressenti …
  • (OPTIONNEL – Paragraphe 2 – De mon côté, j’ai écrit….)
  • Paragraphe 3 – À l’avenir, j’aimerais que les garçons/filles fassent (ou ne fassent plus) …
  • Paragraphe 4 – Quant à moi, j’ai appris que …
  • Paragraphe 5 – Je m’engage à …

Voilà pour le protocole ! Dire que les débats ont été animés est un doux euphémisme, mais laisse-moi te narrer les évènements par le menu.

avatar le dernier maitre de l'air : Sokka et Suki se rencontrent pour la première fois
– Il n’y a aucune chance pour qu’un groupe de filles nous arrête !
– Un groupe de filles, hein ?

Comment ça s’est passé ?

C’est avec enthousiasme que les élèves ont accueilli l’injonction : « ne sortez vos affaires ». Sentiment qui s’est considérablement accru lors de la création des deux groupes. La toute première consigne lue et les règles de bienséances établies, les moins introvertis s’emparent du stylo pour écrire. L’ambiance est bonne enfant bien que les groupes se toisent par moment pour essayer de savoir ce qui s’écrit de l’autre côté. J’interviens pour qu’il n’y ait pas de fuite. Vient le moment de dévoiler chaque face du tableau à l’autre groupe. Je commence par ce qu’ont écrit les garçons. Rien de protocolaire, seulement une forme de galanterie. Les élèves se révèlent sans concessions et certains mots sont vraiment violents. Petit florilège :

Michto, manipulatrice, problèmes, cœur brisé, dispute, bien, bavarde, maquillage, cuisine, salle de bain, énervée, attentionnée …

Violent, manipulateur, hyperactif, obsédé, gênant, jaloux, BG, macho, drôle, insolent, amusant, protecteurs, sportif, gentil …

C’est étonnant de trouver des mots si durs dans des bouches si jeunes. Face à l’incompréhension des élèves eux-mêmes, et à ma propre stupéfaction je dois bien l’avouer, j’explique qu’il s’agit de ressenti, d’impression. En cela, il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises réponses. On peut s’interroger sur la source des sentiments, mais je ne suis pas allé jusque-là. Pour clôturer cette première étape, on a tenté de synthétiser ce qu’il y avait écrit pour voir quels clichés ressortaient. Les filles sont-elles des minimamans promptes à l’hystérie ? Les garçons sont-ils des trolls pervers et immatures ?

Vient ensuite la deuxième étape. Le tableau est replacé au milieu et j’ajoute la consigne suivante : « les filles se sentent en société… », « les garçons se sentent en société… ». L’expérience a pris un tournant différent à partir de là, surtout côté filles. Après un instant d’hésitation, je les ai vues s’emparer du feutre pour venir écrire ce qu’elles avaient sur le cœur. Les moins introverties ouvrent le bal avec détermination. Puis toutes découvrent qu’elles ressentent la même chose. Une prise de conscience est en train de se faire. De l’autre côté du tableau, l’ambiance est beaucoup plus détendue même si on se rend compte qu’il se passe quelque chose côté fille. C’est aussi plus difficile d’aller écrire. Il y a moins de choses à dire : le mot « normal » revient très souvent.

Voilà ce qui ressort globalement côté fille, puis côté garçon :

Objet, insultées, jugées, sans liberté, observées, menacées, nulles, battues, violées, peur de marcher dans la rue, peur de la perception de son habillement, obligée d’avoir un corps parfait, être aimée pour son physique uniquement, n’être qu’une bonniche, sous représentée (média) …

Bien, beau, normal, heureux, rejeté à cause des clichés que les filles balancent (on pleure), pommé, obsédé, dégueux, rien …

Comme pour la première étape, j’ai terminé par le côté des filles. En lisant à haute voix ce qu’elles ont écrit, j’ai ressenti un véritable malaise, une stupéfaction et une douleur difficilement dissimulable malgré mon statut. Je découvrais en même temps que les garçons (c’est que j’en suis un moi aussi) tout le poids qui pèse sur les épaules des filles. Et si jeunes !

Avant d’aller plus loin, voici des photos de tableau montrant ce qui a été écrit.

À ce stade, les discussions ont été d’agacées à houleuses (voire violentes) avec certains groupes. L’incompréhension domine, surtout côté garçon. Ils s’attendaient à jouer et voilà qu’une déferlante de gravité leur tombe sur le coin de la figure. Face à cela, trois attitudes se sont majoritairement exprimées chez ceux qui ont pris la parole : minimiser, se victimiser, se réfugier dans l’humour. Trois postures maladroites s’il en est.

Les filles ont pris sur elles et ont eu le courage, l’audace, de se confier, de venir écrire au tableau ce qu’elles avaient sur le cœur, de découvrir qu’elles ressentaient la même chose. Les garçons n’ont pas su être présents, n’ont pas su écouter, n’ont pas su saisir ce qui se passait à ce moment. Sont-ils à incriminer, je ne pense pas. Comment peuvent-ils se douter de ce qui pèse sur les filles ? Mais leur absence de réaction et leurs justifications ne sont-elles pas les symptômes d’un autre problème plus profond ? Est-ce que par l’éducation, les genres ne sont pas programmés à avoir un certain comportement ? Typiquement, les garçons moins « émotionnels » se réfugierait dans l’agressivité ou l’humour puisque laisser transparaitre les émotions serait signe de la sensiblerie. Et s’apercevoir que les filles ont peur en permanence est aussi une sacrée remise en cause : qu’est-ce qui fait dans mon comportement que les files ressentent tout ça ? Je m’inclus dans la réflexion. Et n’est-ce qu’un problème de garçons ? Les clichés pesant sur les filles ne font-ils pas qu’elles s’en retrouvent affaiblies, réduites à de simples proies apeurées, et ce, dès le plus jeune âge ?

Lorsque la sonnerie de fin de cours a retenti, les élèves voulaient rester pour continuer à discuter. Discussions qui ont d’ailleurs continuées dans la cour, et même pendant plusieurs jours durant. Un passage très émouvant pour moi a été de voir une jeune fille prendre la parole devant tout le groupe en fin de séance, de regarder tous les garçons et de leur dire avec une dignité que j’ai rarement vu même chez des adultes :

« Votre réaction, ça m’a fait mal. »

Après avoir laissé passer quelques jours, il le fallait bien autant pour eux que pour moi, nous sommes revenus sur le sujet avec un questionnaire. C’était donc la deuxième phase. C’était aussi l’occasion de revenir sur ce qui avait été fait en première phase et de me renseigner sur les débats qui avaient continués. Beaucoup de colère et d’incompréhension ont engendré des disputes. Les filles et les garçons ne se sont plus mélangés pendant une récré ou deux. Mais les élèves ont fini par se reparler. Le sport collectif a bien aidé d’ailleurs. Finalement, beaucoup ont mis de l’eau dans leur vin. Certains se sont rendus compte que des mots pouvaient blesser, même au titre de l’humour. D’autres ont appris que hurler son argument ne le rends pas plus valide. Encore d’autres que s’écouter, ça s’apprend. Même des excuses ont été prononcées. Alors bien sûr, tout n’est pas idyllique et des rancœurs persistent. Certaines lettres rédigées en phase trois sont vindicatives, voire agressives. Mais j’ai le sentiment que tout le monde (moi y compris) a appris quelque chose : que ce soit dans la communication, dans le fait de véhiculer des clichés, leur poids, l’écoute, la difficulté de se remettre en cause et l’énergie que ça demande, l’effet de groupe, etc.

Cette histoire m’a bigrement fatigué et vu le maelstrom d’émotions qui sont déchainées, j’ai cru plus d’une fois que j’allais finir (encore) chez le directeur. Mais pas du tout, les élèves m’ayant gratifié d’un :

« C’est quand qu’on refait un truc comme ça ? »

Gros bisous.

Remerciement :

PS : ici, je te mets quelques productions d’élèves qui ont acceptés d’être publiés.

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